Une présentation synthétique sur cet art méconnu et engagé. J'ai
lu quelques bouquins sur le sujet. L'incontournable sur cette
notion étant L'homme du commun à l'ouvrage de Jean
Dubuffet.
L'"art brut" est une formule contestataire, qui vise à faire
prendre du recul sur la création artistique, et à faire prendre
conscience à l'"homme du commun" des facultés créatrices
enfouies en lui, et que la société, bien souvent, réprime.
I/ définition,
historique
II/ quelques
créateurs:
Adolf
Wölfli
Augustin
Lesage
Aloïse
Corbaz
Henry
Darger
I/ définition,
historique
Le terme a été inventé par Jean Dubuffet en 1945. Il s'agit du
découvreur et théoricien de cet art marginal.
Il a préféré ce terme à celui d' « art obscur »,
car plus positif.
Les travaux d'art brut existaient bien sûr avant que le terme ne
soit inventé, mais Dubuffet est le premier artiste reconnu à se
pencher sur ce type de création, à rassembler des oeuvres, à les
exposer et promouvoir.
Il va constituer la Collection de l'Art brut qui sera léguée à
la ville de Lausanne, qui ouvrira en 1976 ce que Michel Thévoz (le
1er conservateur) dénommera un « anti-musée ».
En France se créeront en parallèle d'autres collections dont la
plus importante est L'Aracine hébergée au Musée d'Art moderne de
Lille (réouverture prévue en 2009).
Des définitions (qui ressemblent plus d'ailleurs à des
manifestes qu'à des défs!) :
http://www.artbrut.ch/index.cfm?Show=Definition
Nous entendons par là [Art Brut] des ouvrages exécutés par
des personnes indemnes de culture artistiques, dans lesquels donc
le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les
intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y
tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens
de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur
propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de
l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération
artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de
toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres
impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction
de l’invention, et non celles, constantes dans l’art
culturel, du caméléon et du singe.
Jean Dubuffet, tiré de "L’art brut préféré aux arts
culturels", Galerie René Drouin, Paris, 1949.
Les auteurs sont des personnes
qui ne se situent pas dans le circuit institué de l'art. Leurs
travaux avaient de grandes chances de ne pas être
conservés.
Peut-être entre 1/1000 et 1% des travaux d'art brut échappent à
l'oubli.
Le hasard a fait que ces oeuvres ont été conservées par des
proches, des médecins, des amateurs d'art.
Les auteurs ignorent plus ou moins volontairement les
conventions culturelles en exécutant leurs travaux. Soit ils n'ont
pas appris les normes culturelles, soit ils les connaissent mais
décident de ne pas en tenir compte (ex : le peintre Louis
Soutter).
Mais le critère le plus important est celui de l'inventivité
personnelle. Selon Dubuffet, les travaux gagnent en créativité
s'ils ignorent les contraintes culturelles et ne suivent que le
« bon plaisir » des auteurs.
Les auteurs d'art brut comptent pour moitié des malades mentaux,
mais aussi des auteurs « réputés sains », dont des
prisonniers.
Dubuffet a réunis leurs dessins, peintures, sculptures sans
faire de catégorie, montrant par là que pour lui la création
primait avant tout.
Pour lui, « il n'y a pas plus d'art des fous que d'art des
malades du genou. »
Il est le premier artiste à défendre cette idée (ce qui lui
vaudra des démêlés avec André Breton, un des membres de la
Compagnie de l'Art brut).
L'attitude de Dubuffet est assez paradoxale, car dans le même
temps, il a une idée de la folie comme une source d'inspiration
très forte; il en défend des aspects positifs, disant que l'art et
la folie se nourrissent l'un l'autre (dans les cas par ex. de
Wölfli ou d'Aloïse).
On peut distinguer l'art brut d'autres types de création:
_l'art populaire et l'art naïf respectent certains codes,
certains sujets (paysages, scènes de genre, etc ) , et sont
élaborés en vue d'être exposés.
_les dessins d'enfants n'ont pas encore la maturité et
l'intensité des dessins faits par des adultes.
_les travaux d'art-thérapie suivent des consignes, et sont
utilisés pour diagnostiquer et traiter des troubles. La spontanéité
et l'esprit contestataire s'en accomodent difficilement.
Michel Thévoz a étudié et dégagé certaines caractéristiques
communes à ces travaux.
_ils procèdent du bricolage. Les auteurs
utilisent les matériaux à disposition (papier de fortune, boîtes de
conserve, déchets, mie de pain, cailloux... ; c'est
particulièrement frappant chez les auteurs internés)
Ils se satisfont de matériaux humbles, et se laissent guider par
des accidents dont ils tirent parti.
_ils constituent une expression sauvage. Les
auteurs font appel à leurs impulsions propres, et ne se préoccupent
pas de l'accueil fait à leurs travaux. Ils renouent avec un mode
d'expression très personnel, comme si les normes et la culture
n'existaient pas.
_les travaux d'art brut sont aussi différents d'un auteur
à un autre que le sont leurs personnalités. Ce sont des oeuvres
« orphelines ». On peut
beaucoup plus facilement comprendre une oeuvre en connaissant la
personnalité et l'histoire d'un auteur, qu'en allant chercher des
comparaisons chez un autre peintre ou un mouvement
artistique.
II/
quelques créateurs
Adolf Wölfli (1864-1930)

Illustration 1: St-Adolf portant des
lunettes, entre les deux ville géantes Niess et Mia,
1924.
Il a eu une enfance difficile (après la mort de sa mère, il est
placé chez des fermiers qui le maltraitent). A l'adolescence, il va
avoir un échec sentimental.
Puis il va errer pendant plusieurs années, changeant souvent
d'emploi, étant de plus en plus instable, agressif et renfermé.
En 1895, il est définitivement interné en clinique psychiatrique
à Berne, après avoir fait de la prison pour attentat à la
pudeur.
Sa production commence en 1899, alors qu'il est enfermé dans une
cellule en raison de son comportement violent.
Il est très prolifique, dessine du
matin au soir, commençant un dessin après en avoir fini un autre.
Il ne semble pas ressentir de plaisir à ce travail, mais ça paraît
correspondre à une nécessité intérieure.
Il mendie du papier et des crayons dans tout l'hôpital ; et
quand ses crayons sont cassés, il coince entre ses ongles des bouts
de mines pour achever son travail.
Ses écrits (dont une autobiographie fictive) et ses dessins
forment une oeuvre de dimension encyclopédique. Son oeuvre est si
colossale qu'elle forme une pile de 2m de haut (!).
Coincé entre ses 4 murs, Adolf (il signe « St Adolf
II ») rêve de voyages dans des contrées lointaines et
imaginaires, d'une épopée dont il est le héros. Il s'invente un
style graphique propre, avec des symboles particuliers :
personnages masqués, oiseaux, limaces, portées musicales surgissant
dans le dessin, étoiles, cadres qui se redoublent intérieurement,
plans de villes géantes imaginaires.
Il conjugue dans ses oeuvres des registres normalement séparés.
On y trouve des illustrations, de la prose, des poèmes, et très
souvent des portées avec des notations musicales qui restent assez
indéchiffrables (il avait un système de notation qu'il restera
toujours le seul à maîtriser).
Il se venge de sa pauvreté matérielle en s'imaginant possesseur
d'une fortune colossale dont il recense les intérêts, et les
intérêts des intérêts, etc
Il prend des libertés avec la grammaire et l'orthographe,
formant des néologismes
tels que « Kultuuur », ou « Merdanorika »
(pour Nordamerika)
La création artistique semble dans son cas largement inspirée
par la folie, et l'instruction ne l'a pas guidé dans sa démarche
créatrice.
Augustin Lesage (1876-1954)

Illustration 2:
sans titre, entre 1912 et 1913.
Mineur du Pas-de-Calais, il se met à fréquenter les cercles
spirites, où il développe des dons de médium et de guérisseur.
A 35 ans, il entend alors qu'il est au fond d'une mine, une voix
qui lui annonce qu'il sera peintre. Cette même voix lui dictera les
dimensions de la toile qu'il commande, ainsi que les pinceaux &
tubes de couleurs qu'il se procure.
Il aborde la toile comme un miniaturiste, réalisant ainsi une
multitude de structures qui rendent ses toiles impressionnantes par
leur rigueur géométrique.
Malgré sa notoriété grandissante (il est exposé à l'Institut
métapsychique international à Paris), il ne semble pas adhérer à
l'idée d'une plus-value financière pour ses oeuvres, car il les
vend au salaire horaire d'un mineur.
Sans aucune instruction artistique, il a réalisé 800 peintures
d'une complexité qui dépasse certains de ses contemporains peintres
abstraits.
M. Thévoz a une expression amusante à son sujet: il parle de
« détournement de mineur ».
Le spiritisme (croyance en la survivance des esprits des défunts
et en la possibilté de communiquer avec eux) a fourni un alibi ou
en tous cas une inspiration à nombre de créateurs d'art brut.
Aloïse Corbaz (1886-1964)

Illustration 3: Mickens, entre 1936 et
1964.
Elle a vécu dans son adolesence 2 déceptions: elle voit
contrariées la carrière de cantatrice qu'elle souhaitait, et ses
amours avec un étudiant en théologie. En 1911 elle est engagée à
Postdam en qualité de gouvernante d'enfants chez le chapelain de
Guillaume II. Elle s'éprend vivement de l'empereur, mais vivra cet
amour dans son monde onirique, la violence de ses sentiments et ses
scrupules religieux l'y obligeant.
Elle retourne en Suisse en 1914, en raison de la déclaration de
guerre. Elle est alors très agitée, et va prêcher dans la rue la
démilitarisation et la paix universelle. Elle est placée en 1918 en
institution psychiatrique.
A partir de 1920, elle commence à dessiner puis s'occupe
régulièrement du reprisage et du repassage du linge de l'asile.
Elle était toujours perturbée, parlent longuement toute seule,
et se troublant particulièrement en présence d'étrangers.
Ses médecins l'ont encouragée et lui ont fourni du matériel
régulièrement.
Elle représente les grandes amoureuses de l'histoire, les
souverains et couples princiers, les héros légendaires, les
vedettes. Elle s'autorise à créer toute chose ou personne dans ses
travaux, grâce au mécanisme du « ricochet solaire », un
élément central de son délire.
Les métamorphoses, incongruités, variations d'échelle,
schématisations étranges sont nombreuses dans ses oeuvres.
Elle colorie par aplats (couleurs uniformes), a recours au
collage, et représente tout ce qu 'elle peut imaginer sans se
soucier des contraintes des peintres concernant la perspective, la
représentation fidèle, le volume, les détails.
Dans ses écrits on retrouve la même liberté, toutes les
associations se suivent rapidement sans se soucier de cohérence, de
l'espace ni du temps.
Son délire inspiré fait se bousculer toutes ses idées de manière
fulgurante.
Henry Darger (1892-1973)

Illustration 4:
Alors qu'elles sont la proie des flammes, ces statues insensées
sont projetées dans toutes les directions sous le choc de
l'explosion. Un petit garçon atteint à la tête par l'une d'elles
est soigné dans l'image suivante (détail), entre 1930 et
1972
Il est placé en institution pendant son enfance, étant assez
perturbé après la mort de sa mère et la séparation avec sa petite
soeur.
Il n'est pas limité intellectuellement, mais s'isole et passe
son temps à rêvasser, ce qui lui vaut le surnom de
« crazy » (dingue).
Puis, après une scolarité sommaire, il quittera l'établissement
pour aller vivre à Chicago, solitaire, et travaillant comme
plongeur dans les hôpitaux.
Pendant 60 ans, il va se consacrer à une oeuvre littéraire et
picturale; ses écrits totalisent plus de 15000 pages, s'intitulant
« Les Royaumes de l'Irréel ».
Il y narre les aventures des « Vivian Girls », petites
filles se battant contre l'oppression des
« Glandélinians », adultes qui veulent réduire les
enfants en esclavage. Darger lui-même s'introduit dans ces
histoires dans la peau de nombreux personnages des 2 camps.
A l'héroïsme et à la pureté des enfants s'opposent le sadisme
aveugle et la monstruosité des adultes. Ainsi Darger peut être vu
comme un enfant dans l'âme, n'ayant jamais rejoint le monde des
adultes, et se représentant comme protagoniste d'une aventure
visant à une libération contre les mauvais instincts de la nature
humaine.
Il était convaincu d'être incapable de dessiner. Aussi il
recourait à des décalques et des agrandissements pour tous les
personnages, éléments, et décors de ses grandes aquarelles. Il
trouvait ses modèles dans des magazines populaires.
Dans ses fragiles travaux, s'opposent la candeur des enfants et
l'inhumanité des Glandéliniens qui égorgent, étranglent, éventrent
les enfants. Les décors sont soit féériques et luxuriants, soit
apocalyptiques avec orages, tempêtes, flammes, explosions.
Ces textes & peintures, étant une projection des fantasmes
inavoués d'un exilé social, sont très rythmés et enflammés. Ils
provoquent chez le lecteur et spectateur un sentiment d'inquiétante
étrangeté (selon la formule de Freud), dû à la forte teneur
personnelle et fantasmatique de l'auteur dans ces compositions.
Nous avons l'impression de faire intrusion dans une sphère privée
(de son vivant, Darger n'aura montré ses travaux à personne).